Sur les traces de Marichonn

Une forteresse au fond des bois où l’on entrait par un souterrain.

On sait maintenant qu’elle n’acquit à Bubry et qu’elle épousa un homme, lequel avait 22 ans de plus qu’elle. Le ménage eut deux enfants qui ont quitté la Bretagne depuis longtemps. Mari-Chônn depuis son veuvage, s’était complètement retirée dans une cahute qu’elle avait aménagée à sa guise, dans un repli quasi secret, extraordinairement touffu, encadré de grands bois où la misérable demeure échappait aux regards. Rien n’était plus impénétrable que ce logis dont le carré de pierre disparaissait sous les mottes de terre, le chaume et les morceaux de tôle. On y eut vainement cherché une ouverture pas de fenêtre et pas même de porte! Ce qui avait pu en tenir lieu avait été bouché. Autour de cette cahute Mari-Chônn avait construit de ses vieilles mains une véritable enceinte fortifiée : soit un mur de pierres sèches jointoyé par des mottes de terre. Sur ce mur d’enceinte qui avait 1,60 m de hauteur moyenne. Des pieux, des ronces et des branches d’aubépine formaient un extraordinaire barbelé. L’entrée de la forteresse était une sorte de souterrain dissimulé par des broussailles. La rustique fortification se situait en amont d’une fontaine qui alimentait un ruisselet dont les eaux claires arrosaient trois sortes de vergers en terrasse. Parmi les hautes herbes, il y poussait des pommiers, des poiriers et des cerisiers sauvages. On imagine que cela avait pu être cultivé, prospère, fleuri et poétique. La chose avait été vraie, autrefois, mais il y a bien longtemps ; ce domaine avait appartenu, nous a-t-on dit, à la famille de Mari-Chônn.

Une carabine pour chasser les intrus.

On ignore les circonstances qui ont déterminé cette réclusion forcenée. Mari-Chônn avait le monde entier en horreur. Elle était terriblement méfiante au point qu’elle se munit d’une carabine pour se défendre contre les intrus. Il est vrai qu’elle n’en connaissait pas l’usage et qu’elle ne possédait pas de cartouche. Il lui suffisait, sans doute, de faire peur. Seul le facteur pouvait lui rendre visite, quand son courrier lui faisait l’ obligation lui seul a pu avoir accès au souterrain. Et par lui seul, on pouvait savoir si Mari-Chônn était encore de ce monde. L’imagination populaire accordait à la vieille femme d’ étranges compagnons: des vipères et des oiseaux de nuit, parmi un bazar qui dépassait les limites de l’hétéroclite. On a sans doute exagéré… Comment n’eut-on pas été tenté de le faire dans un cas aussi exceptionnel ? Il semble pourtant que la misanthropie de Mari-Chônn fut autrefois moins aiguë. Elle s’est aggravée avec les ans. Jusqu’à ces dernières années, elle avait passé pour une originale. On se gaussait de ses bizarreries. Mais enfin, des originaux, il yen a partout ! Il y eut un grand tournant dans la vie de La vendeuse d’eau, quand sur diverses indications, et peut-être sur les instances de sa lointaine famille, on se résolut à l’arracher de son domaine pour la conduire à l’hôpital de Guémené, L’hôpital, les servitudes de la vie commune! Pour Mari-chônn, tout cela avait une odeur de prison! Elle s’enfuit un beau jour. Son bonheur il était là-bas, dans son ermitage au bois de Kérouallan ! Et c’est, dit-on, pour éviter un retour offensif de la société, et de ceux qui la représentent au nom de la loi, de la santé publique, de l’hygiène et de la sécurité sociale, que Mari-Chônn bâtît sa forteresse et qu’elle se procura une carabine. Comme le loup de Vigny, elle se voulait farouche et solitaire. Comme lui, elle s’était juré « de souffrir et de mourir sans parler »
Où Mari-Chônn capitule.

Mais un jour de l’automne denier Mari-Chônn a capitulé devant cette société qu’elle avait en horreur. Cette indomptable individualiste a accepté de subir les promiscuités de la vie en commun. Elle s’est rendue, seule, à la gendarmerie de Guémené et elle a dit: « Me voici! Faites de moi ce que vous voulez « Les gendarmes l’ont tout de suite amenée à l’ hôpital ». A quel sentiment avait obéi Mari-Chônn ? Sans aucun doute, son instinct l’avait-il avertie de sa fin prochaine. Car elle est morte à la fin de l’an 1954. Elle avait 78 ans…On en parlait depuis si longtemps dans le pays, d’aucuns la croyaient centenaire pour le moins. Mari-Chônn ne vendra plus l’eau du pardon de Krénénan. Mais il sera permis de penser que les « Intron Varia » du pays Pourleth, toutes si belles, si douces et si bonnes, auront pris en pitié l’humble et farouche gardienne de leurs fontaines.

Marichonn
Marichonn

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